Le monde des grands
Depuis la rue Quart Monde, on entend un mélange de rires et de cris.
Sans un bruit, Maman se penche à la vitre. Elle murmure un mot magique dont elle seule a le secret. Le portail ne s’ouvre pas. On entre tant bien que mal. Miracle, après quelques tours de parking, le moteur s’arrête. On se gare à l’ombre, sur une place vagabonde.
Elle me détache puis m’enlace fort dans ses bras. On reste là, figés, à fixer le pare-brise.
Devant nous, de grosses lettres décorent une façade maussade. J’ai toujours du mal à lire. Maman le sait, alors elle me le déchiffre : « C.J.W. ».
Elle change vite de sujet et ajoute : « Toi qui aime peindre, tu ne vas pas t’ennuyer ici ! Tu vas voir, ça va te faire du bien. »
Je grimace en marmonnant des mots dans ma barbe.
Elle m’aide à descendre, et nous nous dirigeons lentement vers le centre. Mon sac lourd me tire les épaules. Comme d’habitude, Maman me propose de le porter. Puis on se presse, elle ne veut pas être en retard. Moi, je m’accroche à son bras. Je traîne des pieds en comptant les pas jusqu’à l’entrée : un, deux, trois, quatre, cinq, six… et puis j’oublie la suite.
Des parents attendent devant la grille. Certains pleurent après avoir déposé leurs enfants, tandis que d’autres repartent l’air triomphant.
On s’arrête devant une sonnette. Maman m’apprend que c’est une question de sécurité. Sa remarque me rassure qu’à moitié. De toute façon je n’aime pas beaucoup cet d’endroit. Un son douteux retentit.
Une animatrice nous accueille. Je ne sais pas bien en quoi elle est déguisée, mais son costume blanc me fait étrangement rigoler. C’est sûrement la tache de chocolat qui recouvre son badge. Elle a l’air aussi maladroite que moi, ça me réconforte.
Elle s’approche, sa voix est vive, presque chantonnante : « Bienvenue au centre Joseph Wresinski, moi c’est Élodie. Et toi, c’est quoi ton prénom ? »
D’une voix douce, Maman répond : « Il s’appelle Léon. »
Depuis la cour, des cris et des rires écorchent mon nom.
On distribue des bonbons. C’est quatre heure, l’heure du goûter ! Autour de moi, ça grouille.
Certains roupillent au fond de leurs poussettes. D’autres roulent en voiturette. Plus loin, des mains tremblantes servent du thé dans des gobelets en papiers.
Je balaie la pièce des yeux : je cherche les bons vivants, ceux qui savent ce que c’est de rester un enfant. A la place, je trouve des enfants qui ont tous oublié leur existence. Pour la première fois, le monde des grands me paraît petit.
On dit que le mercredi, c’est le jour des enfants. Mais je suis grand maintenant. Pas vrai, Maman ?
Elle me serre la main. Longtemps.
Ses yeux brillent, elle retient son souffle. Puis elle se penche :
— « Souviens toi… On est à l’Ephad et aujourd’hui, on est jeudi, Papa… ».
cogito escritum
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Bibliographie :
– Anna Gavalda, « Happy Meal », Happy meal et autres récits, Klett, 2004
– Jean‑Michel Defromont, Tout droit jusqu’au bout du monde, Quart Monde, 1992.
Scribo ergo cogito
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