Homage to Habermas 🕊️

, par Cogito escritum

« Une théorie qui entend prendre pour objet la pratique humaine dans son ensemble doit se prémunir contre toute tentation idéaliste qui la porte à négliger la confrontation avec les faits. » [1]

Jürgen Habermas

1- Le décès d’Habermas

Le 14 mars 2026 à Starnberg (Bavière), dans le sud de l’Allemagne, un grand philosophe nous a quitté. Dans l’imaginaire collectif, un philosophe est un vieil intellectuel souvent déjà décédé. Pourtant hier est mort à 96 ans l’un des plus grands théoriciens de notre époque contemporaine : Jürgen Habermas. Mais qui était réellement ce philosophe allemand  ? Et surtout, en quoi sa pensée nous est-elle essentielle aujourd’hui  ? Pour découvrir l’étendue de sa philosophie politique, il faut analyser le contexte social dans lequel elle s’est créée.

Né le 18 juin 1929 à Düsseldorf, Habermas a vécu pendant son enfance dans un pays où s’est construite la montée du Troisième Reich. En 1933, quatre ans après sa naissance, Hitler est nommé chancelier. C’est dans ce contexte politique qu’il grandit à Gummersbach, près de Cologne. Plus tard, son incorporation à la jeunesse hitlérienne fera polémique. Parmi ses critiques, l’historien Joachim Fest se montre particulièrement radical. Dans son autobiographie posthume, il affirme qu’Habermas n’était rien de moins qu’un «  dirigeant des JH lié au régime jusqu’à la moelle  ». [2]

Cette accusation est réfutée par l’ensemble de sa philosophie sociale et politique. Au contraire, Habermas devient le philosophe d’une reconstruction démocratique après la catastrophe du nazisme. Contre les Carnets noirs d’Heidegger, [3] il s’oppose à l’idée d’une «  grandeur intérieure  » [4] du national-socialisme. Face aux dérives de certains penseurs allemands, sa philosophie s’inscrit dans une exigence critique  : fonder la vie politique sur une éthique du discours rationnel, où les arguments doivent toujours se confronter à la réalité historique.

Pour Habermas, c’est cette rationalité du dialogue, nommée «  l’agir communicationnel  », [5] qui permet entre autres, de reconnaître la singularité de la Shoah. L’espace public devient alors le lieu où les discours peuvent se justifier rationnellement. Son point de départ s’ancre dans la reconnaissance de l’horreur de l’Holocauste et dans la nécessité de ne jamais en relativiser la portée. Ainsi, la mémoire historique ne relève pas seulement du souvenir, mais engage une responsabilité collective dans la manière de dire et de comprendre le passé.

2- Habermas  : « La querelle des historiens  »

L’agir communicationnel ne désigne pas une méthode, mais un processus de dialogue dans lequel les individus confrontent leurs théories dans l’espace public. Il s’agit de parvenir à un consensus rationnel dans les débats politiques, afin que la validité des arguments philosophiques puisse être reconnue par tous. Selon Habermas, pour aboutir à cette entente (Verständigung), nous devons «  coordonner nos plans d’action.  »

C’est précisément ce qui se passe en 1986 dans ce que l’on nomme « la querelle des historiens  » (Historikerstreit). Dans cette controverse qui l’oppose au philosophe et historien Ernst Nolte, deux idées s’affrontent autour d’une même question  : quelle est la responsabilité de l’Allemagne dans l’Holocauste  ? Et surtout, peut-elle être tenue pour seule responsable de la Shoah  ?

Cette querelle commence réellement le 6 juin 1986 lorsque Nolte publie un texte dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung intitulé Die Vergangenheit, die nicht vergehen will («  Le passé qui ne veut pas passer  »). Dans le contexte d’une Allemagne encore divisée, [6] la question de la mémoire des crimes nazis devient un enjeu central pour la construction de son identité nationale. Nolte avance alors une théorie scandaleuse pour Habermas  : le «  passé allemand  » ne devrait plus être «  fondamentalement différent des autres passés  » [7].

En comparant les camps de concentration aux goulags soviétiques, Nolte inscrit les crimes nazis dans une série d’horreurs historiques commises ailleurs. Selon lui, historiciser ce passé permettrait à l’Allemagne de se réapproprier son histoire. Mais n’est-ce pas plutôt là le risque de relativiser les horreurs nazies  ?

À cette question, Habermas fournit plus tard une réponse nette dans un entretien de 2001 dans Le Monde  :

«  Une théorie qui entend prendre pour objet la pratique humaine dans son ensemble doit se prémunir contre toute tentation idéaliste qui la porte à négliger la confrontation avec les faits.  » [8]

C’est dans cette exigence de confrontation avec les faits que se joue précisément l’éthique du discours. La validité de nos énoncés dépend de leur capacité à résister à la réalité. Dès lors, la théorie d’Ernst Nolte apparaît problématique. Cela non pas parce que toute comparaison historique serait impossible, mais parce qu’elle conduit à atténuer la singularité des crimes nazis. Ce que critique Habermas n’est pas tant la comparaison historique que le fait qu’elle serve à justifier des crimes nazis en les plaçant au même niveau que d’autres violences.

Pour Habermas, historiciser ces crimes revient à en nier la singularité. Ainsi, il répond dans Die Zeit et accuse Nolte de minimiser le passé nazi afin d’affaiblir la responsabilité historique de l’Allemagne. Rien ne peut justifier les génocides commis par les nazis, pas même la comparaison avec les crimes d’autres régimes. C’est pourquoi l’Allemagne ne peut construire son identité qu’en reconnaissant démocratiquement sa responsabilité.

3- « L’agir communicationnel » : un héritage politique

Cette exigence de vérité continue de nourrir nos débats contemporains. Aujourd’hui, certaines formes de minimisation historique sont punies par la loi, notamment à travers la répression du négationnisme. La négation de l’existence de la Shoah est réprimée par la loi Gayssot du 13 juillet 1990. Cette loi suscite encore des débats sur la frontière entre la liberté d’expression et notre devoir de mémoire.

Il est vrai qu’au nom de la liberté d’expression, de nombreuses personnalités politiques ont exprimé des réserves face à certaines lois mémorielles. Parmi eux, on retrouve à divers degrés Robert Badinter. Nous connaissons tous le combat de Robert Badinter contre la peine de mort en France. Mais nous ignorons souvent ses questionnements sur les conséquences d’une intervention législative dans le débat politique. Il incarne dès lors la tension entre la liberté d’expression et l’exigence de vérité qui se joue dans l’espace public.

C’est précisément à cette vigilance que nous invite aujourd’hui la philosophie d’Habermas. Défendre la rationalité du débat ne signifie pas tolérer toutes les positions politiques, mais exiger qu’elles se confrontent à la réalité historique. Pour maintenir une exigence de vérité politique et trouver une identité, il ne faut donc pas céder à l’oubli, ni dissoudre la vérité dans des vérités historiques autres.

La mort d’Habermas nous rappelle alors que son héritage philosophique ne relève pas uniquement de la théorie, mais s’incarne jusque dans notre pratique. En effet, il constitue un devoir politique et moral : celui de ne jamais négliger la confrontation avec les faits. De cette manière, Habermas nous invite à poursuivre son travail critique qui résonne jusque dans nos débats contemporains.

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Notes

[1Jürgen Habermas, Entretien, Le Monde de l’éducation, n° 298, juillet-août 2001.

[2Joachim Fest, Ich nicht : « dem Regime in allen Fasern seiner Existenz verbundenen HJ-Führer », 2006.

[3Les Carnets noirs de Heidegger son rédigés entre 1931 et 1975. La controverse de ces 34 carnets noirs porte sur les passages antisémites qu’ils contiennent.

[4Radio France, Le philosophe Jürgen Habermas, dernière grande figure de l’École de Francfort, 23 janvier 2026. Lien URL : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-philo/l-heure-philo-du-vendredi-23-janvier-2026-2115770

[5La Théorie de l’agir communicationnel est un ouvrage politique publié en 1981 en deux tomes.

[6En 1949 l’Allemagne est divisée en deux par les Alliés (États-Unis, Royaume-Uni, France, URSS). Un an après la chute du Mur de Berlin, l’Allemagne est réunifiée en octobre 1990.

[7Der Spiegel, Die Vergangenheit, die nicht vergehen will, 31 août 1986. Lien ULR : https://www.spiegel.de/politik/vergangenheit-die-nicht-vergehen-will-a-d868fcd1-0002-0001-0000-000013518569

[8Jürgen Habermas, Entretien, Le Monde de l’éducation, n° 298, juillet-août 2001.